De la Startup Nation à la Coop Nation : Pourquoi mon scepticisme sur la tech d'État pourrait s'évaporer (et comment j'y participe).

Il est particulièrement intéressant d’observer l’émergence de nouvelles dynamiques structurantes pour les écosystèmes tech et open source européens.
J’ai toujours eu, depuis plus de 15 ans, un scepticisme assumé, et souvent justifié, face aux projets « tech » issus des institutions ou de l’État. Pourtant, il m’apparaît aujourd’hui crucial de documenter et de crier haut et fort que des évolutions notables, et même très encourageantes, sont en train d’avoir lieu.
Après plus de 10 ans à évoluer au sein et au service de l’open source, à défendre l’idée qu’une autre tech est non seulement possible, mais nécessaire et plus robuste, je constate depuis quelques mois qu’une nouvelle vague d’acteurs pousse une dynamique profondément pertinente.
Voici les signaux, faibles et forts, qui montrent que la donne est en train de changer.
1. La DINUM : L’État-providence technique s’éveille
J’ai toujours eu tendance à être très critique sur les projets tech issus de l’État, et honnêtement, je garderai toujours cela en moi. Probablement dû à certains traumas passés (Coucou l’appel d’offres de Tchap, et un bon nombre de grands fails devenus un peu historiques pour qui suivait ce type de news).
Mais force est de constater que la DINUM (Direction interministérielle du numérique) fait les choses bien depuis peut-être un an ou deux. Ils ont constitué une équipe d’ingénieurs brillants, malins et productifs. Au lieu de réinventer la roue, ils construisent des fondations sur la base de standards open source éprouvés et posent les bases d’un véritable écosystème qui ne demande qu’à être amplifié, rejoint, et distribué. Ils outillent, facilitent, et plantent les graines pour qu’un écosystème émerge.
On ne peut qu’admettre qu’ils se sont mis un piment dans le cul, comme on aime chez Samouraï Coop. Le travail accompli mérite le respect.
2. LaSuite.coop : La tech ne suffit pas, il faut un combo tech+culture+gouvernance
La tech sans culture forte et sans architecture sociale solide ne tient pas dans la durée dans un environnement hostile, mouvant et soumis aux stress tests (techniques, financiers, géopolitiques, conflits internes, etc.).
C’est là que le rapprochement avec le mouvement coopératif (SCIC/SCOP) devient intéressant, et me fait franchement plaisir, même s’il est balbutiant. L’émergence de LaSuite.coop (rejoindre.lasuite.coop) installe les fondations d’une démarche de long terme : défendre le bien commun et l’intérêt des utilisateurs, non plus de façon anecdotique ou militante, mais structurelle et juridique. Le « produit » devient un bien commun, ouvert, et sur lequel les différentes parties (utilisateurs, développeurs, éditeurs, etc.) peuvent prendre part (ou non) à sa gouvernance.
Je me souviens des moqueries quand je défendais l’idée de softwares open source adossés à un modèle coopératif, car évidemment, ce n’est pas comme cela que l’on revend une boîte 12 milliards à NVIDIA (Coucou Hugging Face & congrats). Je m’amusais il y a quelques années à répondre aux VCs qui s’intéressaient à Samouraï Coop : « Ah non, on ne cherche pas à lever merci, nous ne sommes pas de la Startup Nation, nous inventons la Coop Nation. »
Ce mouvement de fond est intéressant, et il donne un signal fort. Mais soyons lucides, il va falloir qu’il prenne une ampleur à la hauteur des enjeux, car la réalité des chiffres est lapidaire. Il nous faut des success stories magistrales, de software développés par des SCOP ou SCIC, qui soient rentables, atteignent la masse, le grand public. C’est aussi par ce biais que les ingénieurs, développeurs, ou simplement les enfants de demain seront excités à l’idée de travailler pour des coopératives. Car actuellement, disons-le, rejoindre une coopérative est un acte de gens « politisés », qui le font par démarche de sens en majorité. Personnellement, je pense qu’il faut atteindre dès que possible l’instant où les softwares, produits, ou services sont tellement bons qu’on s’en fout qu’ils soient open source et/ou en coopérative ou non, et que ce soit simplement la cerise sur le gâteau. Je voudrais que les générations de développeurs qui arrivent aient les yeux qui brillent à l’idée d’intégrer des sociétés coopératives, plutôt que Google, Anthropic, ou Open AI, parce qu’une boîte les excite par ses sujets, ses salaires, et ses produits.
3. La fin du règne des « Bullshitters » et le retour de la culture hacker/builders & ingénieurs à la française (& européenne)
Depuis 10 ans, les algorithmes ont mis en avant des profils « business » en tout genre, poussant les jeunes ingénieurs à considérer la réussite à travers des modèles et des personnalités qui me donnaient froid dans le dos. Dans ce contexte de bourrage de crâne (où la réussite se résume à une levée de fonds de N millions impliquant des VCs américains), comment faire émerger d’autres voies excitantes, servant le bien commun ?
C’est en cela que le travail de Mehdi, Steve & JB via leur podcast À la French est salvateur. Ils prouvent en quelques mois qu’un vide béant a été laissé en France, et que nous sommes nombreux à vouloir faire de grandes choses, qui ont du sens, et avec classe.
Cela vous semble peut-être anecdotique, mais réellement, je pense que l’on se rendra compte dans quelques années de l’impact de ce type d’initiative.
4. Financement européen : Gare à l’« Open-source / Résilience / Souveraineté washing »
Nous payons aujourd’hui les 20 dernières années de négligence dans les investissements français et européens, et une culture de la cybersécurité inexistante et caricaturée (les vagues d’attaques critiques récentes sur les infrastructures françaises en sont une belle demo…). C’est « trop tard » sur ce sujet précis, mais on peut construire l’avenir. Il faut se mettre un piment dans le cul, et arriver à construire une autre culture, donner de l’excitation, de la vision (et cela de manière durable, pas simplement pour le temps d’un bout de mandat).
On voit apparaître de nouvelles sources de financements européens censés faire émerger des acteurs de l’open source. Mon scepticisme habituel face aux inerties institutionnelles me pousse à plusieurs mises en garde :
- Surveiller le fléchage des fonds : Il faut s’assurer qu’ils fassent réellement émerger des acteurs durables, plutôt que d’engraisser les mêmes SSII et intermédiaires (dont les capitaux sont souvent détenus par des fonds non-européens). Éviter les intermédiaires toxiques, de ceux qui ont 20 personnes full-time pour braquer les appels d’offres, puis recrutent 10 juniors pour construire le logiciel une fois qu’ils ont le contrat.
- Inventer une culture de la transparence radicale : Plus jamais de travaux en blackbox pendant des années, à l’image du projet LUNA pour la Police Nationale, une « blackbox » au budget initial de 200 millions d’euros, abandonnée en 2014 après avoir englouti 80 millions d’euros de fonds publics sans jamais être livrée. (Source Article Figaro, Source #2 NextImpact et Source Cour de Comptes). Il faut des outils en temps réel pour suivre les développements et les fonds.
- Décentraliser le développement : Penser « écosystème », vivant, organique, pluriel, et pro-actif, plutôt qu’une architecture « top to bottom » administrée par des « non-sachants », qui flèchent des budgets, des visions, et des décisions dont ils ne comprennent rien aux finalités. Il y a des gens compétents, et même sur-compétents en France, mais recrutons les à de bons salaires, donnons leur de la marge de manoeuvre, et de la liberté d’action pour construire une vision très long terme dans de bonnes conditions.
D’ailleurs, où sont-ils les responsables ? Savons-nous quel a été l’arbre de décision qui a mené à ces catastrophes industrielles et stratégiques successives depuis 15 ou 20 ans ? Appelez-moi le CEO de cette Startup Nation, faisons une AG en ligne, et dégageons-le, non ? Ce n’est pas comme cela que ça se passe ? Pourtant, au fond, nous avons financé ces solutions avec nos impôts… On peut se retirer en tant qu’investisseurs ? Pardon, je dérape.

L’heure de la Coop Nation a sonné
Par provocation, je me pose 3 questions :
- Sommes-nous capables d’inventer une Nation où des équipes diverses contribuent aux communs de façon sérieuse techniquement, mais sans l’inertie des administrations ?
- Sommes-nous capables de financer cela de manière transparente, durable et juste pour capter les meilleurs profils ?
- Sommes-nous capables de rendre tout cela excitant et d’être fiers de travailler pour les communs ?
Les astres s’alignent pour démontrer que le modèle coopératif doit émerger, explorer, avancer sur de nouvelles trajectoires, radicales ou non, mais qui se doivent d’être assez solides dans un environnement hostile, mouvant, et complexe.
Paradoxalement, alors que des géants comme Nvidia concentrent une puissance de calcul et une domination hardware historiques (illustrant une hyper-centralisation des ressources), elle rachète une plateforme dédiée à l’open source + IA (HuggingFace), démontrant une fois de plus que cette puissance communautaire n’est pas à sous-estimer, car elle devient un enjeu stratégique. Expérience de pensée : Si HugginFace avait été une coopérative, et que les millions de développeurs l’utilisant (& qui y créent donc la valeur évaluée aujourd’hui à 12 milliards) avaient été associés (par un simple jeton, admettons, offert au prorata de leurs contributions) de cette plateforme. Cet « entrée de capital » aurait pu potentiellement être validé en AG (ou pas), et redistribuer de la valeur à l’ensemble de la communauté active. Reste que évidemment, NVIDIA veut le « pouvoir » sur la plateforme, et n’aurait certainement pas accepté un tel modèle de gouvernance, mais l’hypothèse donne des pistes, des explorations à creuser pour l’avenir.
L’Europe et la France doivent répondre par la décentralisation et la transparence. Et pas à coup de mots-clés « blockchain » pour attirer les financeurs et déclencher du FOMO. Il est urgent de prendre le temps de le faire bien, mais aussi de penser « radical », car l’open source va gagner, et ça, ce n’est qu’une question de temps, mais de quelle manière voulons-nous que notre environnement (numérique ou non) soit gouverné/décidé et administré dans le futur ?
Mes craintes : L’analyse schizophrène d’un « patron » de SCOP
Dans mon travail, mon analyse se doit d’être « schizophrène ». J’ai une envie viscérale de croire à cette émergence, et je vais tout faire pour y mettre mes forces, mes ressources, et mes stratégies au service de cela. MAIS, il y a la casquette du « patron* » (* joke with my teams) : le gérant, le directeur d’une entreprise commerciale. Parce que SCOP ne veut pas dire que nous sommes des hippies sur la plage à vendre des cailloux. Nous sommes une entreprise, et je dois assurer une stabilité économique, porter et assumer une vision pérenne, et un environnement sécurisé à mes équipes. Joli challenge, me direz-vous. Je me dois donc d’analyser le risque en permanence, d’investir nos bandes passantes, nos énergies et nos budgets avec une vision maîtrisée, évaluée, et validée par mes associé.e.s.
J’assume complètement ces réflexions et ces doutes. D’autant que je n’ai jamais eu de commercial ou de business developer chez Samouraï Coop en 10 ans, et que notre réussite est due uniquement et simplement à nos travaux… Je crois au Karma, peut-être un peu trop, mais jusqu’à présent, en travaillant comme nous l’avons fait, de notre propre initiative, en construisant/contribuant sans permission ni demande au départ, nous avons toujours été détectés, reconnus, appelés et soutenus. Sur cette base de « Do-craty » (le pouvoir par le faire), nous créeons doucement notre légitimité concrète. C’est comme cela que nos équipes (tech et media) sont devenues des « external task forces » sous contrats mensuels long termes avec entreprises internationales et écosystèmes du monde entier. Est-ce que cette approche et cette culture fonctionneront pour nous en France et en Europe ? À ce stade, trop tôt pour le dire.
Alors oui j’ai peur, évidemment, que cette impulsion soit passagère ou trop timide. Qu’il s’agisse de « washing » (comme on a pu en voir), que les mêmes intermédiaires se gavent, que les erreurs se reproduisent, et que rien de tout cela ne soit concret dès lors qu’il faut signer des contrats et sortir le chéquier, pour les institutions ou les entreprises européennes.
J’ai aussi une tendance à être particulièrement attentif aux sujets de gouvernance. Par notre expérience des organisations internationales décentralisées, nous savons qu’elles donnent lieu à des complexités de coordination et prennent beaucoup d’énergie à ceux qui s’y impliquent. Nous aurons une politique claire : concentrer nos efforts sur la technique. Fournir les outils, les sécuriser, les maintenir, documenter, promouvoir, aider l’écosystème à grandir, expérimenter, analyser. C’est notre manière à nous de faire de la politique, au sens de se soucier de l’avenir de nos sociétés. Être vu, avoir des rôles de représentation ou débattre pendant des heures, ce n’est pas là qu’est notre valeur ajoutée.
Concrètement, on fait quoi ? La stratégie que je porte pour Samouraï Coop
Comme on peut me demander ce que je fais de mon côté pour « avancer », à part analyser et critiquer, voici ce que nous mettons en place :
- Contribution active : Nous contribuons désormais sur les outils de la DINUM, en rejoignant le développement de la Suite Numérique : github.com/suitenumerique. Au passage, développeurs, rejoignez-nous sur le Matrix officiel de Visio !
- Accompagnement : Nous mettons notre équipe à disposition des entreprises, institutions et organisations souhaitant migrer des solutions propriétaires vers laSuite, ou tout autres projets techniques qui correspond à nos valeurs.
- Produits clés en main : Nous préparons des produits destinés à ceux qui n’ont aucune compétence technique et veulent adopter ces outils. Notre principal travail consiste à préparer un software all-in-one remplaçant Discord/Teams/Slack/Notion/Agenda dans une app simple et accessible pour toutes formes d’organisations sociales.
- Engagement coopératif : Nous avons rejoint les sociétaires de LaSuite.coop pour soutenir leur démarche et leur campagne de financement.
- Visibilité & Méritocratie : J’ai développé Reportz.dev, un outil permettant de visualiser « Qui fait quoi ? » et de manière automatisée « Qui contribue réellement aux communs ? » et qui sont les humains derrière. L’objectif est d’embarquer plus de développeurs, rendre visible le travail, motiver/booster les égos (oui, on aime ça être reconnus) avec un peu de gamification, mais aussi attirer les financeurs privés comme publics. Parce que c’est chanmé de contribuer sur des outils utilisés, et qu’en plus, on mérite d’être (bien) payés pour cela.
- Outiller les développeurs FR/EU : Nous amorçons un travail de devtools (outils pour ingénieurs/développeurs) afin de faciliter, encourager, et soutenir l’émergence de nouvelles solutions de façon durable. Greffon.io est un projet lead par @Omar Sy qui va facilité le self-hosting notamment, mais qui a de grandes ambitions. D’autres devtools, liés à l’IA et à l’open source dont en gestation et réflexions chez nous.
- Analyse long terme : J’ai lancé CoopNation.fr pour suivre, recenser et promouvoir l’écosystème coopératif dans les prochaines années. J’open sourcerai ce projet en 2027, évidemment.
- Médias : Nous préparons une nouvelle websérie sur Samouraï Tv pour documenter l’écosystème et l’actualité Tech, et régulièrement les projets opensource/coop. Quant au reste de l’équipe Media, elle continue à parcourir le monde pour documenter, capter, créer du contenu pour les écosystèmes open source et décentralisés du monde entier.
- R&D Gov : Nous continuons à penser que les protocoles distribués, p2p, et mesh networks sont des pistes sérieuses et passionnantes que nous devons continuer à construire pour faire émerger de potentiels futurs plus sécurisés dans nos gouvernances, nos échanges, nos transactions. Notre lab comporte une dimension technique (cryptographie, p2p, etc.) mais également une dimension politique (avec Maël Rolland, chercheur en science sociales en résidence). Nous souhaitons perdurer cette démarche et je ferai tout mon possible pour pouvoir augmenter son financement dans les années à venir. Plus d’infos ici sur le R&D Lab
- R&D Autres : Nous menons à terme différents grand travaux notamment sur Gno.land (Multiuser GoVM & smartcontract language based on Go) qui donneront probablement naissance à une nouvelle génération d’expérimentation autour des gouvernances décentralisées.
En 2027, nous espérons faire du bruit utile, avoir les moyens de travailler à la hauteur des enjeux, préserver nos méthodes, et contribuer à explorer, travailler et construire les choses qui nous passionnent.
Je n’ai aucune prétention à savoir « ce qu’il va se passer », mais je revendique le droit non seulement d’avoir des intuitions, mais aussi de contribuer à ce que des choses se passent. Et, par-dessus tout, je suis ravi de discuter de ces idées et réflexions avec qui le désire.

À tous mes collégues, ami.e.s, entourages, et réseaux, que je sens très stressé.e.s et déprimé.e.s, par les contextes qui nous entourent, ou par l’affligeant constat que nos sociétés sont anxiogènes et nous entrainent dans le pessimisme, je n’ai qu’une chose à vous dire : Il y a des backdoors partout dans les frontières vers l’impossible.
Merci d’avoir lu,
zôÖma
Samouraï Coop
samourai.coop
Pour aller plus loin :
